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Par Humanis le 26-10-2017 Editer
Okaï et Choda
1- Le départ
Ken jeta une bûche dans le feu. Il imaginait les autres dans la maison. Des éclats de rire, des esprits échauffés par l’alcool. Ce soir encore, il fallait se montrer prudent. Quand on vient d’avoir treize ans, on est peut-être grand comme un homme, mais pas fort comme un homme. Ni aussi cruel.
La main douce de sa jeune amie Jaëm caressa son épaule. Elle s’appuya sur lui pour s’asseoir à ses côtés. Depuis deux ans, c’était leur rituel secret. Abandonnée par sa mère, placée, déplacée, laissée, délaissée, Jaëm et ses yeux verts semblaient avoir parcouru la Terre entière. L’oncle qui l’avait adoptée ne savait que faire d’elle. Les nuits de pleine lune, Ken et Jaëm se retrouvaient près du presbytère abandonné. Ils faisaient un feu, se racontaient leur destin et, avant l’aube, se séparaient pour rejoindre, sans faire de bruit, leur enfer quotidien.
Quand sa mère était morte, Ken n’avait pas pleuré. Il n’était pas rempli de larmes. Il était les larmes. Elles étaient devenues son sang. Il avait tout gardé en lui, en espérant que sa douleur finirait par s’évaporer. Le croyant insensible, son père n’avait pas hésité à se remarier avec Marie. Très vite, d’autres fils étaient venus, des frères. Ils avaient eu les meilleures parts, les meilleures places. Pour Ken il restait le sol, au pied du canapé, le mauvais matelas, la carcasse du poulet, le fond de la marmite. Et puis un jour, Ken était rentré de l’école et Marie avait juste dit : « Ton père est mort. » Après, la vie était devenue plus difficile encore. Et encore…
À présent, au coin de leur feu secret, Ken et Jaëm restaient silencieux. La jeune fille posa son regard intense sur Ken. Elle ressemblait à un félin. Elle en avait la douceur et la distinction. Les flammes éclairaient sa peau ambrée de métisse et jetaient des étincelles dorées dans ses prunelles vertes. Le vent jouait avec ses cheveux lisses couleur miel, dévoilant un visage parfait que Ken ne pouvait s’empêcher d’admirer.
— Il faudrait partir, souffla Jaëm.
— Pour où ? demanda Ken.
— N’importe où, loin d’ici ! s’écria-t-elle.
— Ils nous retrouveront. En Nouvelle-Calédonie, tout le monde se connaît, tu sais bien.
Il avait raison. L’île n’était pas minuscule, mais il y avait toujours, quelque part, un cousin ou une connaissance…
— Et toi, t’as envie de rester là ? insista Jaëm.
— Tu veux savoir ce que m’a hurlé Marie aujourd’hui ? Elle a dit : « T’es pas de ma famille »… Alors, à ton avis ?
— Suivons la route de l’ancienne légende, lança-t-elle.
— L’ancienne légende…
Ken secoua la tête d’un air fatigué. Ces histoires de gosses !
— Au fond de la chaîne, il paraît qu’il y a une source… Là où les rivières s’inversent… C’est la source qui arrose les deux côtes. Il y aurait un village caché d’adolescents combattants qui tiennent la frontière entre les mondes. On dit que la Nouvelle-Calédonie est l’île la plus proche du paradis… mais elle est aussi proche de l’enfer… C’est une porte entre les mondes. Selon la légende, c’est là, au cœur de la chaîne, que se trouve le camp des chodas. Un choda est un jeune guerrier entraîné pour maintenir la paix entre les dimensions et permettre à l’humanité de s’épanouir.
— Tu crois vraiment à ces bêtises ? interrogea Ken d’un air moqueur.
— Je n’ai rien à perdre à y croire ! La foi, c’est tout ce que j’ai, répliqua Jaëm.
— Plus tard, nous aurons un travail, nous pourrons être indépendants, libres. Mais pour l’instant, courbe le dos et subis. Tes rêveries te font du mal…
— Elles me sauvent, au contraire.
La jeune fille détourna la tête. Sa voix brisée ne laissait aucun doute sur ce qu’elle ressentait. Ken avait envie de se frapper, de crier. Il s’en voulait. Il faisait pleurer la seule personne qu’il aimait. Sa sœur de cœur. La seule qui l’avait apaisé et guidé jusqu’à présent. Ken se leva et partit en courant.

— Qu’est-ce que tu foutais dehors ?
Un balai à la main, Marie était plus menaçante que jamais.
— Tu rentres pas ! Tu dors dehors, puisque tu veux rester dehors ! Tu restes dehors avec les chiens !
— C’est pas juste ! cria Ken. Je n’ai rien fait de mal ! Qu’est-ce que je t’ai fait ?
— Tu m’as fait que je veux que tu partes ! Tu salis ma maison, t’es pas de mon sang !
Elle lui envoya un coup de balai dans les jambes. Ken sauta en arrière et déguerpit. Essoufflé, il s’arrêta au pied d’un manguier. La maison de Jaëm n’était qu’à quelques minutes. Qu’avait-il de mieux à faire ? Il pourrait s’excuser de l’avoir blessée. Dormir sous les étoiles est acceptable, quand on n’a rien sur le cœur, quand on a l’âme lavée, claire et lumineuse. Souvent, il sentait tout son être se baigner dans l’eau pure des yeux de Jaëm. Elle le transformait, le rendait meilleur. Il ne pouvait pas se passer d’elle.
Tout à coup, un long frisson parcourut son corps. Des cris étouffés provenaient de la maison de Jaëm. C’était sa voix, il en était sûr, sa voix transformée par la douleur et la peur. Quand il entra, Ken vit le vieil oncle qui maintenait Jaëm à terre et la frappait. Le visage de cet homme, d’habitude si calme, était devenu bestial. Sans plus réfléchir, Ken attrapa une chaise et la brisa sur la tête de l’homme qui s’écroula sur la jeune fille. Ken la prit dans ses bras : elle tremblait et sanglotait. Le corps de l’oncle gisait au sol et une tache sombre grandissait autour de sa tête. La terre battue semblait absorber le sang comme de l’encre, comme si une écriture mystérieuse et millénaire traçait une autre histoire. Plus aucun bruit ne se faisait entendre. Les yeux noirs de Ken rencontrèrent le regard de Jaëm :
— Sauvons-nous !

— Logiquement, il suffit de remonter la rivière et nous trouverons le camp des chodas, expliqua Jaëm, tout en marchant à vive allure.
— Et si on ne trouve rien ? demanda Ken.
— Dans ce cas, nous vivrons dans les bois, reprit-elle d’un ton déterminé.
Ken se retourna et regarda son amie. Il n’avait rien à lui offrir, à part son soutien. Il pouvait l’accompagner dans ses illusions, jusqu’au bout de son rêve. Ken décida qu’il irait au moins à la source de la rivière. Après tout, ils y trouveraient peut-être une porte vers un autre univers… Un endroit pour les orphelins, les maudits, les exclus, les poursuivis, les marginaux, les écartés… Un lieu pour eux.
— Je chasserai pour toi, décréta-t-il.
— Je tannerai les peaux des cerfs, répondit-elle.
— Je construirai une case.
— Je cultiverai les taros.
Ils eurent un rire complice qui les enveloppa comme une couverture chaude, qui les unit l’un à l’autre. Un rire plein de peur mais aussi d’espoir.

Ils marchaient depuis deux heures. Bientôt, la pente fut si abrupte qu’ils ne purent plus parler. Les sombres sous-bois furent bientôt remplacés par des étendues d’herbes jaunes. La splendeur de la côte baignée par la lueur lunaire les arrêta quelques instants. Mais, au loin, les longs gémissements d’un chien, les cris d’un coq, la musique d’une fête leur rappelèrent qu’il fallait fuir, que leur ancienne vie était morte. Le sol était devenu plus caillouteux, et seuls quelques niaoulis levaient leurs branches tortueuses dans le ciel bleu outremer.
— Je suis comme eux à l’intérieur, laissa échapper Jaëm. Tordue et déformée, mais résistante, et à l’épreuve du feu. On peut m’arracher mille peaux : elles repousseront, plus fortes encore.
Ken saisit sa main et l’emmena plus haut. Ils devaient passer le pic avant le lever du soleil.

Depuis combien de temps errait-elle ainsi ? Sa vie n’était qu’une fuite en avant, sans but. Elle avait la sensation d’être une balle lancée à toute volée. Combien de temps avant de percuter le prochain obstacle ? Combien de temps avant l’arrêt final ? Jaëm s’épuisait. Cela faisait deux jours qu’ils progressaient lentement au gré des talus et des murs de végétation impénétrables. Ken taillait les herbes et les branches avec son sabre d’abattis. Parfois, ils prenaient un chemin de cerf. Puis ils se laissaient guider, soleil dans le dos le matin, soleil dans le visage le soir. Suivre la rivière n’est pas une tâche si facile. Des blocs de pierre infranchissables les avaient forcés à dévier et maintenant ils ne retrouvaient plus leur chemin.
Ken laissa la jeune fille au pied d’un gros flamboyant. Elle ne le quitta pas des yeux lorsqu’il entreprit l’ascension de l’arbre. Elle pouvait voir ses muscles bien dessinés se tendre dans l’effort pour atteindre la cime. Chacun de ses gestes était assuré et précis. Sa peau brune disparut bientôt au milieu des fleurs rouges et des feuilles.
— Tu vois quelque chose ?
— Oui ! Mais c’est étrange !

Quand il redescendit, Ken avait l’air soucieux. Jaëm connaissait bien ce trait vertical qui barrait son front. Elle l’avait souvent vu sur son visage, mais il était à présent si marqué qu’elle eut peur. Elle lui prit les mains.
— Qu’as-tu vu ? lui demanda-t-elle.
— La fin de la rivière. La source.
— Nous y sommes arrivés !
— C’est impossible.
Curieusement, la rivière s’écoulait à présent des deux côtés du sommet. La pente douce par laquelle ils étaient arrivés laissait place à une cascade impressionnante. De larges blocs de pierre marron, mangés de mousse et de fougères, dessinaient les contours de la chute d’eau et interdisaient toute manœuvre de descente.
— C’est la fin.
Ken fixait la faille où s’écoulait l’eau en un rugissement sombre. À droite comme à gauche, l’écorce terrestre semblait avoir été taillée par une hache gigantesque. En face, une cascade jumelle jaillissait en miroir.
— Nous devons faire demi-tour.
— Pas question !
Avant même que Ken ait compris ce qui se passait, Jaëm s’était mise à courir sur les pierres en direction du vide.
— Non !
Trop tard. Le corps fin et agile de Jaëm avait pris son envol.
Ken vit sa silhouette se découper en contre-jour dans la lumière chaude du soleil. Elle parut s’immobiliser un instant avant d’entamer, sans un cri, sans un mot, sa descente infernale.
D’interminables secondes précédèrent le son mat de sa chair qui frappa l’eau, noyé dans le bruit terrible des flots.
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